Soirée RDV du 75 avec Laurent Mauduit lundi 16 février 2026
Nous avons invité Laurent Mauduit à parler de son livre :
Collaborations
Enquête sur l'extrême droite et les milieux d'affaires, Edition La découverte.
Laurent Mauduit est journaliste et cofondateur de Mediapart. Spécialiste des liens entre pouvoir politique et milieux d'affaires, il a publié plusieurs enquêtes marquantes, dont La Caste (2018) et Prédations (2020) à La Découverte. Il se considère comme un citoyen mettant sa compétence et son expérience au service du débat démocratique.
Dans un premier temps, il rappelle la bascule historique de juillet 2024, quand les grands patrons ont décidé que le RN était devenu fréquentable et ont décidé en conséquence d’en faire une arme de rejet absolu du programme de NFP.
Si l’on regarde en arrière, les exemples n’ont pas manqué de patrons affichant des opinions monarchistes comme Ambroise Roux ou racistes comme Claude Bébéar, mais le baron Sellières et Laurence Parisot successivement patron-ne du MEDEF affichaient l’opposition au FN au nom des valeurs républicaines. Un premier glissement intervient en 2015 lorsque l’opposition se fait cette fois au nom d’un désaccord économique, le parti d’extrême droite étant discrédité par son souverainisme et ses appels au « frexit ». Depuis, Marine Le Pen et les dirigeants RN sont devenus pro-européens et « pro business » et la France insoumise (et en réalité toute la gauche) fait figure de nouvel épouvantail.
Et le capitalisme lui-même est entré dans une nouvelle phase, le néolibéralisme ayant montré ses limites en 2008 après la crise financière ; même si la déréglementation a continué de plus belle, un nouveau courant de pensée s’est imposé, le libertarisme, issu de la contre révolution californienne, et qui poursuit une idylle déjà ancienne avec l’extrême droite. Les libertariens s’appuient sur les réseaux financiers et fonds de pension hérités de la période néolibérale. Ils disent ne pas aimer l’Etat mais en veulent bien les commandes et subventions.
Elon Musk et Peter Thiel, tous deux d’origine sud-africaine (et pas opposés à l’apartheid faut-il le préciser) sont depuis longtemps proches de D.Trump et partagent son mépris pour la démocratie. Ils ont apprécié les baisses d’impôts de son premier mandat et ont été rejoints par les Bezos, Gates, Zuckerberg et toute la « Tech » de la Silicon valley.
Comme leurs amis américains, les patrons français sont fascinés ; Arnault, Saadé ont assisté à l’investiture de Trump 2. Ils ont croisé Bardella…Ils rêvent d’avoir la liberté de gagner encore plus d’argent et de pouvoir TOUT dire.
Bolloré est d’extrême droite et a conquis un empire médiatique horizontal (rachat de titres) et vertical (édition-presse écrite et audiovisuelle -école de journalisme-kiosques Relay). Il a reçu un coup de pousse de François Hollande après son rachat de Canal+, et d’autres. Il est entouré de collaborateurs et de journalistes d’extrême droite ; les journalistes « rachetés », quand ils tentent de faire leur métier en toute indépendance, sont bien seuls.
P.E Stérin dont l’ambition est d’être saint ! s’active pour organiser la victoire culturelle de l’extrême droite comme l’a révélé « L’Humanité ». Ses appétits sont très importants (un deuxième « Puy du fou » entre autres) et sont soutenus par Eurazeo, société gestionnaire d’actifs sur les marchés privés, issue de la Banque Lazard.
Chez Dassault, c’est le directeur général Eric Trappier qui pousse à soutenir l’extrême droite dès 2022. Au Figaro, Alexis Brézet multiplie les éditoriaux appelant à l’union des droites.
Bernard Arnault était resté plus discret. Mais LVMH est le seul groupe à avoir continué à passer de la pub dans le JDD quand Bolloré a mis un homme d’extrême droite à la tête de la rédaction, et il a assisté en famille à l’investiture de Trump. Ses insultes à l’égard de Gabriel Zucman montrent qu’il perd son sang-froid quand il est question de taxer (si peu) les capitaux. Pourtant on apprend par Eric Lombard, l’ancien ministre des Finances, que plus de 13000 millionnaires de payent aucun impôt sur le revenu ! Mais les riches se sont radicalisés dans la défense de leurs privilèges et c’est l’origine de leur haine de la gauche et de leur détermination à ne pas la laisser arriver au pouvoir.
Ils ressemblent en cela aux patrons français des années 1930 qui ont collaboré avec les nazis sous l’occupation. Pour ne citer que Louis Renault, l’un des seuls sanctionné à la libération, fournisseur de chars pour l’armée allemande, Gaston Gallimard profitant des lois anti-juives pour absorber Callmann Lévy, Photomaton proposant ses services à la préfecture de police pour enregistrer les fiches des juifs etc .. Eux ont préféré Hitler au Front populaire. Dans son livre Les irresponsables, Johan Chapoutot rappelle le rôle des patrons dans le soutien aux nazis et notamment celui de l’empire de presse de Alfred Hugenberg.
On peut rappeler également que le statut de PDG est un legs du gouvernement de Vichy, instituant une gouvernance individuelle et verticale, issue du « Führerprinzip » hitlérien, qui n’a pas été abandonnée en France alors qu’elle a été remplacée par des formes de co-gestion en Allemagne.
Un débat très riche s’engage avec la petite quarantaine de participants :
-par adhésion ou par intérêt ? Pourquoi les patrons s‘engagent-ils auprès de l’extrême droite ? La nécessité d’augmenter les taux de profit est primordiale. Il faut dire cependant que L'APEF (pour association française d’économie politique), l’Association des grandes entreprises françaises à rayonnement mondial qui en regroupe 117, n’a pas reçu Bardella.
-pourquoi des électeurs des milieux populaires se laissent-ils séduire ? On peut sans pouvoir épuiser le sujet, rappeler les trahisons d’une certaine gauche de gouvernement.
-les journalistes sont-ils toujours de droite ou d’extrême droite ? Il faut rappeler le continuum idéologique entre la droite dite républicaine et l’ED…la première s’étant glissée dans le nid de la seconde. Il y a des résistances mais c’est difficile ; de ce point de vue, il y a une énorme responsabilité des gouvernements qui n’ont pas pris de mesures pour revoir ou conforter les conditions d’indépendance des rédactions, malgré les demandes de la profession.
-concernant la haute fonction publique il n’y a pas de certitude mais on peut dire qu’au moment du basculement vers le fascisme en 1940, les hauts fonctionnaires ont massivement adhéré.
-Laurent Mauduit doit à sa longue carrière de journaliste dans le domaine de l’économie, notamment au journal le Monde, une connaissance des milieux d’affaires et de beaucoup d’individus qui y gravitent. Mais il a en outre eu accès à des sources, comme les notes de Renseignements généraux et aussi la « Com » des grands patrons .Tout cela rend son livre très riche et en même temps très facile d’accès.
-Pour ne pas rester sur un constat inquiétant à plus d’un titre, il porte une proposition, concernant la presse : démanteler l’empire Bolloré qui est désormais une forme de monopole avec en prime la moitié de l’édition des livres scolaires.
Cela rejoint l’avis des communistes du XIII et l’idée qu’il ne faut pas seulement s’opposer à l’extrême droite mais avoir et mettre en avant un autre projet.
