Dans le prolongement des ouvrages proposés dans la précédente rubrique sur la démocratie, voici quelques fiches de lecture qui pourraient vous intéresser:
Benjamin Lemoine. La démocratie disciplinée par la dette. Edition La découverte 2022
Les communistes et l’Etat, 1977, Fabre, Hincker, Sève.
Sur « Le travail et la liberté » de Bruno Trentin
Antidémocratie de Albert Ogien et Sandra Laugier- 2017- La Découverte
Le prix du travail bien fait : la coopération conflictuelle dans les organisations de Yves Clot
Benjamin Lemoine. La démocratie disciplinée par la dette. Edition La découverte 2022
Il s’agit des dettes de l’État auprès des personnes morales. On peut dire que la dette fait partie de l’État, car tous les États sont amenés à s’endetter à un moment ou à un autre.
La question importante est de savoir à quoi sert la dette : pour l’investissement (hôpitaux établissements scolaires, infrastructures, recherche…) ou le fonctionnement (les affaires courantes : salaires des fonctionnaires, fonctionnement des services publics). Généralement, lorsque la dette sert à régler des affaires courantes, c'est que l'État ne veut pas recourir à l'impôt ou même consent des baisses d'impôt. « Si la dette finance des baisses d'impôt au bénéfice des entreprises privées, sans contrepartie, elle aboutit à une redistribution des plus pauvres vers les plus riches. »
L’État français est endetté à hauteur de 3000 milliards d’euros ; les collectivités territoriales à hauteur de 250 milliards comme la sécurité sociale. C’est une rengaine que nous entendons à longueur de temps, le Premier Ministre actuel étant un chantre des « finances saines » et de la gestion « en bon père de famille ». Or un État n’est pas une famille, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire et les banques ont besoin de prêter, c’est le cœur de leur métier. La dramatisation des chiffres de la dette fait partie de la pédagogie de l’austérité et du recul de l’État providence.
L’État français est endetté auprès de la BCE (500 milliards) et aussi de la banque de France.
Plus de la moitié de la dette est détenue par des créanciers étrangers dont 29% des pays de l’UE.
En s’endettant sur les marchés financiers l’État se met à la merci des dispositifs du marché, et doit répondre aux attentes des prêteurs ; c’est en ce sens que la dette « discipline » et même « musèle » les possibilités de politiques publiques indépendantes. La BCE se refuse à investir directement dans les infrastructures des états. « Les technocrates de la monnaie et de la dette se refusent à mettre cette infrastructure au service d'investissements publics qui ne soit pas intermédié par la finance privée. » La BCE rachète des dettes d'état, sous conditions (comme pour la Grèce) sur le second marché.
Ce fut l’enjeu de la bataille du référendum de 2005 : graver dans le marbre de la constitution européenne le taux d’endettement autorisé. Ce fut la raison du chemin de croix de la Grèce.
Aujourd’hui, l’Allemagne qui était la principale instigatrice de la rigueur budgétaire est prête à bafouer ses principes pour financer une course aux armements.
&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&
Les communistes et l’Etat, 1977, Fabre, Hincker, Sève. Editions sociales
Ce livre publié en 1977 fait suite au XXIIe congrès du Parti communiste qui s’était déroulé du 4 au 8 février 1976, notamment pour contribuer à l’éclairage théorique de la ligne du Parti sur la question de l’État alors que des militants y avaient dénoncé l’abandon de la notion de dictature du prolétariat sans débat suffisant.
Le programme commun de gouvernement PC, PS, radicaux de gauche avait été signé en juin 1972.
Lucien Sève, philosophe, restait un solide marxiste et ce livre co écrit avec François Hincker, historien, et Jean Fabre, économiste, rappelle la qualité de la réflexion théorique sur le rôle et la forme de l’État dans la transition vers le socialisme même si ces analyses suivaient l’action plus qu’elles ne la guidaient.
Les notions de base restent :
- L’État n’a pas toujours existé. Il est apparu avec la division de la société en classes + ou - antagonistes.
- La nature de classe de l’État est une découverte marxiste essentielle : c’est un instrument de domination d’une classe avec qq alliés individuels qui ne consentira jamais à se laisser déposséder : il faudra donc employer la force (nb : la force n’est pas la violence), il faudra donc user de contrainte et c’est surtout l’adversaire de classe qui impose les moyens à employer).
L’État c’est un appareil étendu, ramifié, ce sont des institutions et des moyens de domination variés (pol, éco, sociaux, idéologiques, policiers, militaires…)
Les enseignements de la Commune (cf La guerre civile en France) et la synthèse historico doctrinale de Lénine en septembre 1917 confortent l’idée qu’il faut armer le prolétariat, que la transition vers le socialisme impose une violente contrainte sur les exploiteurs, la dictature de l’immense majorité, le prolétariat confisquant dans une cohésion librement consentie, ses pouvoirs à la toute petite minorité d’ exploiteurs, jusqu’à ce qu’une société sans classes rende l’appareil d’État sans objet.
Quant au pouvoir d’État, Il y a lieu de distinguer sa conquête son exercice pour la transition vers le socialisme.
Là, 1èr constat : la prise du Palais d’hiver s’est faite sans violence, c’est une circonstance historique exceptionnelle, liée à l’organisation déjà efficace des soviets, surtout celui de Petrograd et à l'intuitive stratégie de Lénine, mais sans doute moins agressive aussi sous Kerenski qu’elle ne l’aurait été dans un schéma 1905.
Donc en réalité, la forme de l’État plus ou moins directement répressive constitue un contexte plus ou moins favorable à la préparation de la prise du pouvoir : les systèmes démocratiques qui peuvent permettre des prises de contrôle majoritaire des différents points d’ancrage de l’État, au-delà de l’électoralisme, bien sûr sont bp plus adaptés à la préparation de l’installation du socialisme qu’ils ne sont étroitement réformistes.
Gramsci a développé ce schéma ramifié de la domination de la classe dominante et de ses alliés, il avait du mérite parce qu’en prison il aurait pu se laisser ramener au pouvoir du geôlier. Il a développé l’idée que la conquête du gouvernement n’est pas suffisante à a conquête du pouvoir d’État et que l’hégémonie politique de la classe ouvrière et de ses alliés doit précéder les victoires électorales dont elle conditionne le succès.
Le PCF a donc développé la stratégie du front populaire.
Après la deuxième guerre mondiale, Maurice Thorez était vice-président du Conseil, le PC avait contribué de façon déterminante au programme du CNR et trois forces pouvaient converger vers la libération du Prolétariat : les classes ouvrières des pays capitalistes, les mouvements de libérations nationales (Bandoeng, Tricontinentale…), et l’influence des 14 pays socialistes.
La guerre froide a occasionné des critiques sur cette illusion des alliances de classes, les révélations du XXII congrès du KPCC (en ciblant les risques du totalitarisme) et Dien Bien Phu (en montrant le force du peuple uni) les ont réactivées : le dogmatisme s’est effiloché au profit de « l’analyse concrète des situations concrètes » notamment avec Waldeck Rochet.
La stratégie du programme commun a été développée jusques et y compris dans « le défi démocratique » paru en 73, le PC ne redoutant pas de garantir à la réaction devenue minorité la perspective de récupérer le pouvoir s’il advenait que la majorité du peuple ne soutienne plus le gouvernement révolutionnaire et soutenu pas mille appareils idéologiques d’État
La 5ème République datait de 15 ans, elle organisait l’État sur un modèle plus adapté à la concentration capitaliste en cours (formule de De Gaulle : « un chef, un peuple ») alors que le régime parlementaire de la IVe République transposait plus au niveau institutionnel les conditions d’arbitrage de la concurrence des intérêts à départager.
Il y a 50 ans, on en était aux débuts de la consolidation et de l’internationalisation contradictoire des cmE, et il s’agissait d’aborder la suite non comme une aventure mais comme un processus programmé, maitrisé avec l’énergie d’un grand acte conscient démocratique majoritaire et pluraliste des Français qui excluait une dictature du prolétariat sur la base de restriction des libertés.
En effet l’État n’est pas un bloc, il fonctionne sur différents termes et doit faire aussi faire des compromis, même s’il privilégie les intérêts comptables à court terme de ses monopoles préférés.
Le XXII ème congrès identifie les chemins de la révolution à ceux de la démocratie
Depuis, l’expérience de la gauche unie au pouvoir sur la base du programme commun n’a pas été probante pour consolider une perspective socialiste.
Le livre est le travail de 3 militants remarquables.
&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&
Sur « Le travail et la liberté » de Bruno Trentin
C’est une figure singulière que celle de Bruno Trentin.
Bruno Trentin est né, à Pavie, dans le Gers, d’un père et d’une mère, tous deux professeurs d’université, tous deux militants antifascistes, tous deux résistants. En 1941, Bruno âgé de quinze ans est arrêté à Toulouse pour distribution de tract. Rentré en Italie, il participe aux combats des partisans.
À la Libération, il entame des études de droit à Pavie, en Lombardie, qu’il poursuivra à Harvard.
C’est un intellectuel et un juriste.
Adhérent au PCI, dont il sera député, il milite au sein de la FIOM, le syndicat des métallos de la CGIL. Il sera le secrétaire général de celle-ci avant d’être député européen au titre du PDS.
« Le Travail et la Liberté » est sorti aux Éditions sociales en 2016, neuf ans après la disparition de Trentin en 2007.
C’est un ouvrage composite d’articles et d’entretiens avec une préface de Jack Ralite.
On y retrouve cependant l’essentiel de la pensée de Bruno Trentin.
Le Travail, tout d’abord, thème central de son engagement, comme il est celui d’un autre juriste Alain Supiot qui rédigera l’introduction de « La Cité du travail ».
À l’occasion d’un entretien Trentin y affirme
« Le socialisme c’est la reconquête avec les autres de la maîtrise, aussi partielle soit-elle, de son propre travail, de son propre temps et par conséquent de sa vie en général. »
Il fait du travail l’élément central d’une vie sociale, sans réductionnisme corporatiste pour autant.
Et ce travail est pour lui, dans ses évolutions et dans son intégration aux évolutions du monde, indissociable de la connaissance.
« La gauche comme les syndicats tardent à considérer que l’objectif central d’une politique revendicative et contractuelle est la réalisation d’un droit individuel à l’employabilité et à la sécurité de l’emploi grâce à une réforme profonde de l’école et de la recherche, de la formation en milieu de travail et de l’accès à la formation, à la qualification et à la mobilité professionnelles garantie tout au long de la vie ».
Ce thème de la formation, de la culture, il le martèle pratiquement dans chacune de ses interventions qui composent l’ouvrage.
Il est très conscient des évolutions du temps et notamment de la révolution informatique, numérique comme on le dit aujourd’hui, et de sa nécessaire maîtrise.
« la révolution informatique tend à exclure les salariés du contrôle des connaissances sans cesse en évolution En revanche elle fait peser sur le travailleur (c’est-à-dire sur chaque travailleur) la responsabilités des résultats de ses interventions conscientes dans la production. Elle répand ainsi l’insécurité et la précarité de l’emploi à cause des restructurations et des délocalisations incessantes qui sont devenue une physiologie ey même un signe de vitalité affichée de l’entreprise moderne »
Il écrit encore :
« Il faut regarder les défaites de la politique revendicative du syndicat en prenant en compte l’évolution du rapport de force dans la nouvelle révolution informatique… ».
« On ne peut pas… ignorer les dérives actuelles du mouvement syndical, la résurgence dune vieille culture sectaire inspirée par le déni pur et simple des changements survenus dans les entreprises, ou dans la composition sociale culturelle et subjective des classes laborieuses. »
De ces transformations, technologiques comme sociologiques, il ne faudrait pas déduire une certaine fin du travail.
Pour autant, les stratégies revendicatives, dans leur objectifs, comme dans leurs moyens ne sauraient demeurer les mêmes qu’auparavant.
C’est dans cette perspective que Bruno Trentin est amené à distinguer « liberté » et « égalité » dans la culture et dans les luttes.
Trentin réduit la notion d’ «égalité » —et sans doute la question doit être discutée— aux batailles pour les revendications matérielles immédiates et investit celle de « liberté » de l’ensemble des batailles politiques pour l’autonomie des classes laborieuses et leur revendication au pouvoir.
Il écrit « C’est comme si la liberté ne pouvait pas être reconquise sauf peut-être dans un avenir très lointain et qu’il était seulement question de soulager la souffrance afin d’éviter qu’elle ne devienne insupportable puis ingouvernable »
Il dénonce les limites de ce qu’il appelle « la compensation », c’est-à-dire en définitive le compromis des forces syndicales et politiques ouvrières avec le fordisme, auquel il consacrera son ouvrage « La Cité du travail ».
Dans plusieurs interventions il aborde les questions du droit du travail et des travailleurs dans l’Italie de la fin du XXème siècle. Il constate l’abandon des formules de participation des travailleurs hérités de la Libération, le caractère formel des nouvelles formules de « concertation ».
Mais il corrèle ces dégradations aux évolutions du travail dans les entreprises et notamment au triptyque précarité/flexibilité/responsabilité qui continue de se développer.
Il écrit :
« Il s’agit d’une énorme contradiction entre une plus grande responsabilité du travailleur et l’insécurité sur la durée du contrat de travail… »
Il poursuit :
« Comme l’a fait remarquer Alain Supiot, un juriste français qui fait autorité, on ne peut attendre d’une personne qu’elle soit responsable de son travail sans lui reconnaître ses droits. On ne peut pas imaginer la faire travailler efficacement avec un pistolet sur la tempe. »
Il y aurait encore beaucoup à rapporter sur cet ouvrage peut-être foisonnant car il est composite.
Il y a notamment les analyses des évolutions et des dérives après la disparition du PCI. Et puis il y a le dernier article sur « L’austérité et le projet politique d’Enrico Berlinguer » où l’on réalise la puissance du leader sarde, comme Gramsci, du PCI quand en janvier 1977 il s’essayait à définir un modèle alternatif à un système « dont, selon Berlinguer, les traits distinctifs sont le gâchis et le gaspillage, l’exaltation du particularisme et de l’individualisme le plus effréné, le consumérisme aveugle ».
&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&
Antidémocratie de Albert Ogien et Sandra Laugier- 2017- La Découverte
Suivant leur précédent ouvrage « démocratie », on peut retenir de celui-ci le développement de trois grandes thématiques :
- une définition de la démocratie :
« La démocratie est un concept à deux faces : il renvoie, d’un côté à un type de régime politique fondé sur l’élection, l’alternance ; la séparation des pouvoirs et le respect des libertés individuelles ; de l’autre à une forme de vie, conçu comme un ordre de relations sociales délivré de toute domination, qu’elle soit de classe, de compétence, d’origine, de genre et fondé sur un principe : le respect inconditionnel de ‘égalité de tous et toutes dans toutes les sphères de la vie sociale (en politique, en entreprise, dans la famille, dans la santé, dans l’enseignement). »
En ce sens les auteur.ices définissent la démocratie comme un objectif social en soi, « la démocratie comme forme de vie », et non comme un moyen.
Il.elles reprennent à leur compte le fait que « tout ressortissant d’une société d’État possède du seul fait d’être citoyen.ne, un savoir politique suffisamment pertinent pour justifier de lui accorder la responsabilité partagée de décisions qui engagent l’avenir et le destin de la collectivité dont elle fait partie. »
- le populisme :
Qui s’inscrit précisément en contradiction avec cette conception, et que les auteur.rices qualifient de « réticence envers la démocratie ». Partant de là ils expliquent en quoi il ne peut y avoir de populisme « de gauche » et contestent la facilité avec laquelle on range sous le même vocable de « populisme » un ensemble disparate de prises de position dont les objectifs annoncés sont contraires.
- Une exigence nouvelle de démocratie de la « société civile » en dehors du cadre des partis.
S’appuyant sur l’effondrement en nombre d’adhérent.e.s des partis et des syndicats, les auteur.ices contestent aux partis politique leur rôle central dans l’élaboration des idées nouvelles et de la fabrique de l’opinion. Il.elles considèrent que les partis politiques ont perdu une grande partie de leur lien vivant à ce que l’on nomme la « société civile ».
Ils prennent de nombreux exemples dans les mouvements qui se sont développés ces dernières années comme celui des gilets jaunes ou des nuits debout. A l’appui de leur démonstration ils citent l’émergence de mouvements qui promeuvent la démocratie directe en leur sein et s’exonèrent des règles des partis traditionnels en usant de méthodes nouvelles. C’est là un sujet de désaccord avec ce que Jean Quétier avance dans son livre sur l’utilité des partis politiques (voir la rubrique « Les RDV du 75), et qui définit la réalité de pratiques démocratiques dans un parti politique par l’existence a minima de statuts, de congrès, et d’élections des dirigeant.e.es.
Le livre, écrit en 2017 avant l’élection présidentielle, met beaucoup (trop) d’espoir dans la nouvelle façon de faire de la politique vantée par un certain E. Macron. On sait ce qu’a donné la suite, notamment en termes de respect de la démocratie et du vote des électeurs.rices...
Le prix du travail bien fait : la coopération conflictuelle dans les organisations - Yves Clot
Ce livre m’a rappelé plusieurs expériences professionnelles en particulier une étude technico-économique dont le premier résultat aboutissait à ne pas réaliser un projet industriel important, car non rentable suivant les critères définis par l’entreprise. Mais l’année suivante il fallait impérativement le trouver rentable, y compris en tordant les données physiques. La décision de réaliser ce projet était purement politique et son étude relevait en réalité d’une décision d’aménagement du territoire, mais en refusant de poser le débat à ce niveau, la seconde étude n’était qu’un habillage technocratique d’une décision politique. Je me suis adressé à la direction générale de l’entreprise, argumentant sur le gaspillage de temps consacré à ces études et sur « on vous demande de faire ça, votre avis ne nous importe pas ».
De cette première expérience et d’autres du même type, j’ai pensé que la démocratie dans l’entreprise est importante, telle que nous la revendiquons sur la participation de représentants des salariés dans les conseils d’administration par exemple, mais aussi que la démocratie dans le travail, dans son organisation, son contenu et ses finalités était tout aussi indispensable à gagner dans l’objectif de désaliénation des salariés.
L’intervention des salariés au plus près des décisions d’organisation et de gestion est l’objet de ce livre, dont la thèse principale développée est que cela ne va pas sans conflits. Réhabiliter le conflit pour améliorer la qualité du travail, Yves Clot et trois autres sociologues montrent, avec trois exemples de missions qu’ils ont menées, comment le conflit autour de la qualité du travail peut devenir une méthode de coopération dans les organisations, et que c’est à ce prix que le travail bien fait est possible. On peut rendre sa souveraineté au travail, la démocratie dans le travail, pas seulement la démocratie dans l’entreprise, contre tout ce qui mine la fierté de l’acte professionnel en écartant les salariés de la boucle de décision.
Ce livre explique et montre comment s’y essayer en instituant ce qu’ils nomment « la coopération conflictuelle », entre salariés comme entre ces derniers et leurs hiérarchies. Cette coopération permet, dans les cas étudiés, de dépasser l’expérience de l’inanité de la parole conduisant à la passivité du salarié face à la surdité de la hiérarchie. Mais les auteurs signalent le risque du règlement d’un problème en urgence sans que soit levé le refoulement du dialogue lui-même. Ce refoulement du dialogue par la hiérarchie conduit à la débrouille des salariés pour pallier au problème rencontré et de ce fait à un gâchis de performances et à l’occultation des problèmes suivants.
Il est donc nécessaire de mettre en place des instances de dialogue ouvert sur la qualité du travail, préconisant en particulier la désignation à chaque fois d’un « avocat du diable » qui prenne le contrepied des propositions afin de pousser les contradictions à fond. L’unanimisme peut en effet résulter de la pression hiérarchique, de l’insuffisance de la préparation de la décision ou de l’affirmation « nous devons nous développer pour sortir de nos difficultés, nous allons nous développer, donc il n’y a pas lieu de discuter d’un plan B ».
L’activisme technique, s’il peut à court terme éteindre des conflits interpersonnels, mine dans le même temps les ressources produites par le dialogue à construire dans l’organisation, chasse le temps qu’il faudrait y consacrer et ruine toutes les tentatives d’organisation.
Les trois longues expériences de travail collectif de ces sociologues immergés dans des collectifs de travail regardent les conflits en face : dans un EHPAD, dans un service de ramassage d’ordures à Lille et dans un atelier de montage de portes de voitures à Renault Flins.
Ces expériences montrent qu’il est possible de trouver des façons de transformer des rapports de travail au plus près du réel.
Mais, même si ces petites expériences sont intéressantes, comme très souvent les études de sociologies, il ne s’agit plus seulement d’expliquer le monde, mais de le transformer … autre sujet !
