Rendez-vous du 75 avec Serge Boucheny. Des moteurs d’avion au Sénat….
Comment ne pas perdre les expériences militantes des époques précédentes et s’en nourrir sans se tromper de contexte ? Notamment quand lesdites expériences se sont frottées à l’exercice de mandats électifs, voire de participation à la majorité politique. Comment faire de l’histoire du parti un bagage et non un fardeau ? Tout en étant conscients des difficultés rencontrées pour assumer un passé constamment reproché.
En recueillant la parole de ceux qui ont vécu ces époques plus ou moins anciennes d’abord.
Ensuite en se formant politiquement et intellectuellement nous a dit Serge lors de cette soirée.
Dans cette double démarche, c’est sans nostalgie et sans vouloir se mettre trop en avant que Serge a éclairé des époques de sa vie d’ouvrier et de militant, de citoyen et d’élu.
Et pour commencer évoquons cette période d’après-guerre où, jeune adulte, il est adhérent d’un parti très fort, auréolé de sa place dans la résistance, implanté dans les nombreuses usines et ateliers du XIIIe arrondissement.
Après la Seconde guerre mondiale il faut mesurer ce que représente l’URSS, pas seulement pour les communistes, mais surtout pour eux, avec sa contribution essentielle à la victoire sur le nazisme au prix de vingt millions de morts. Pour le parti communiste l’expérience soviétique est la perspective, même si en 1946, Maurice Thorez le secrétaire général du parti, indique dans une interview au Times, le journal anglais qu’une voie différente de celle suivie par les bolchéviques pour parvenir au socialisme est possible. A ce moment-là les communistes participent au gouvernement. A partir de mai 1947 ils en sont chassés et c’est le lancement du plan Marshall et le début de la guerre froide[1]
Le XIIIe est un arrondissement pauvre avec des logements insalubres, des cités ouvrières délabrées et les chiffonniers de la Butte aux cailles. C’est un arrondissement ouvrier, avec les « forteresses ouvrières », essentiellement dans l’industrie mécanique Gnome et Rhône devenu SNECMA pour l’industrie aéronautique (nationalisation de 1945), Panhard, Voisin, Delahaye, pour l’industrie automobile, ABG, OIP, Béghin Say et Meunier pour l’agroalimentaire etc. et les ouvriers habitent dans le quartier de leur usine.
Dans le XIIIe à ce moment-là, le « chef » du parti c’est André Marty[2] un héros communiste depuis son rôle dans la mutinerie des marins de la mer Noire lorsque, après l’armistice du 11 novembre 1918, son navire fit partie de l’escadre envoyée devant Odessa pour combattre la Révolution russe, et dirigeant historique du parti depuis le milieu des années 1930.Quand il est exclu, la discipline de parti fait que le XIIIe se range derrière la direction nationale.
Le parti mène une vraie politique parisienne de défense des intérêts ouvriers, c'est-à-dire contre les projets d’éviction des classes populaires pour de grands projets urbanistiques, et pour (déjà) le logement social. Les cellules locales sont très nombreuses, ainsi que les cellules ou sections d’entreprises ; à l’époque la « courroie de transmission » fonctionne à plein entre le parti et la CGT ; souvent le secrétaire du syndicat est également le secrétaire de section du parti.
Le parti est peu remis en cause par les événements de mai 1968 dans l’arrondissement, étant donné le poids des ouvriers et la force des grèves. Mais Serge, élu député en 1967 est battu en juin1968, par Hubert Germain (gaulliste et dernier compagnon de la libération décédé récemment). C’est la prise de responsabilités dans l’entreprise puis dans la section qui a conduit Serge à l’Assemblée Nationale puis au Sénat en 1969. Dans cette institution il participe à la commission Défense et Relations internationales, grâce à sa connaissance des enjeux de l’industrie aéronautique. Parallèlement dans les instances du parti, il participe à la POLEX, la commission de politique extérieure, ces deux responsabilités se renforçant l’une l’autre, à cette période marquée par exemple par le coup d’État au Chili. La recherche d’un socialisme à la française dans les années 1970 pousse à rencontrer les acteurs de démarches identiques dans les anciennes colonies, comme en Tanzanie du Président Nyerere.
Après cette rapide présentation, c’est un très riche échange qui commence avec les nombreux présents.
Sur la période 1981-83 est pointée notre difficulté à nous positionner quand la participation au gouvernement nous donnerait des atouts (4 ministres communistes qui ne sont pas restés sans rien faire) et quand des mesures que nous portons sont prises (nationalisations) alors qu’en tant que participant au mouvement social nous sommes gênés pour protester.
Le communisme comme émancipation.
Comment considérer l’expérience chinoise et un parti communiste au pouvoir dans une puissance mondiale de premier plan, alors que les libertés individuelles et des droits humains essentiels y sont bafoués ?
Et dès lors quelles pistes pour le communisme que nous souhaitons ?
Pour Serge le principal travail pour nous est de faire entrer le pouvoir populaire dans l’entreprise, une participation aux décisions et pour cela il faut être organisés, alors même que l’organisation des entreprises a changé depuis l’époque où dans les grandes concentrations ouvrières, plusieurs cellules existaient.[3]
Mise au point sur le fonctionnement du parti d’avant
Serge insiste sur la permanence de discussions parfois âpres mais à « fleurets mouchetés » sans que cela sorte de l’organisation Le parti n’était pas monolithique. Mais le centralisme était-il vraiment démocratique ?
Deux camarades (femmes) se rappellent qu’elles ont eu à défendre sur le sujet de la contraception une position qui n’était pas la leur ! Preuve qu’il n’est pas facile de penser par nous-mêmes et collectivement.
Le parti et le mouvement de la paix : une très ancienne histoire
Serge rappelle le rôle des chrétiens avec lesquelles les relations étaient très importantes au lendemain de la guerre, notamment les Protestants, la JOC, les prêtres ouvriers, la librairie Jonas etc. Cette histoire continue aujourd’hui
Pourquoi est-on communiste en 2025 ? Sur les sujets de la laïcité et de la lutte des classes, qui sont centraux, il y a un certain brouillage Et si on était au pouvoir qu’est-ce qu’on en ferait ? Comment ne pas se laisser gagner par un sentiment d’impuissance ?
Pourtant on n’a jamais eu autant besoin de communisme et dans l’arrondissement les communistes sont visibles, actifs et identifiés.
Oui le parti a été très fort comme l’a rappelé Serge et l’enthousiasme aussi. C’est notre héritage même si on se sent en creux par rapport à cette époque. Pour les plus âgés on se demande ce que l’on a mal fait.
Il faut se rendre à l’évidence le communisme ne sera plus comme il était et même si c’est notre héritage nous ne devons pas être hantés. Pour faire un parallèle historique, au XIXème siècle, l’héritage de la Révolution française, aujourd’hui revendiqué (en dehors de l’extrême droite) faisait l’objet de polémiques et pouvait parfois constituer un handicap.
Pour conclure cette soirée d’échanges, de camaraderie et de formation de haut niveau l’information suivante : France culture diffuse des podcasts sur l’histoire du PCF à partir d’archives sonores des réunions du comité central des années 1950 à 1994, avec des éclairages d’historiens et de grandes voix du parti, celles déjà citées de Maurice Thorez et André Marty mais aussi de plus récentes. Passionnant ! https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-les-voix-du-pcf-archives-sonores-du-communisme-francais
[1] En 1947 et 1948, des grandes grèves se développent, notamment dans le Nord minier et dans les ports, pour réclamer des hausses de salaires en lien avec les efforts consentis pour la reconstruction. Elles sont considérées comme insurrectionnelles et férocement réprimées.
Une scission au sein de la CGT, largement pilotée depuis les Etats-Unis, donne naissance à Force Ouvrière mettant fin à l’unité syndicale retrouvée dans la Résistance
[2] Élu au comité central (1925) puis au bureau politique (1931) du Parti communiste ; député (1924-1955) ; conseiller municipal de Paris ; secrétaire de l’Internationale communiste (1935-1943) ; chargé d’organiser les Brigades internationales puis délégué spécial du ministère espagnol de la Guerre (1936-1939) ; un des trois secrétaires de la délégation du comité central à Alger (1943-1944) ; un des secrétaires du PCF de 1945 à 1952 ; exclu du Parti communiste en janvier 1953,
[3] Je me permets de renvoyer à un article de l’Huma dimanche à propos d’un livre de Thomas Coutrot , Le bras long du travail : conditions de travail et comportements électoraux. Documents de travail de l’IRES numéro 1-2024 qui montre combien le manque d’autonomie dans la sphère professionnelle nourrit le vote d’extrême droite. https://www.humanite.fr/en-debat/democratie/thomas-coutrot-economiste-lentreprise-est-un-bastion-dautoritarisme
