Compte rendu RDV du 75 Jean Quétier

RENDEZ-VOUS DU 75 (30 JANVIER 2024)

 

Présentation de Jean Quétier, professeur de philosophie à Strasbourg auteur d’une thèse sur Marx (Le travail de parti de Marx, intervenir dans les organisations ouvrières. Editions de la Sorbonne 2023).

 

Avec lui nous voulons discuter sur l’utilité des partis politiques, titre de son dernier livre. La plupart d’entre nous en sont convaincus on peut en tout cas l’imaginer, mais nous savons aussi que les partis suscitent beaucoup de défiance, et que d’autres formes d’engagement sont préférées à l’adhésion à un parti.

On peut rappeler en premier lieu que les partis politiques n’ont pas toujours existé, qu’ils sont apparus à la toute fin du XIXème siècle, comme la convergence de plusieurs modèles d’organisation politique, les unes temporaires à visée purement électorale, les autres dont la vocation était le soutien à la presse. Ces organisations cohabitaient avec des sociétés secrètes, surveillées par la police, et avec les sociétés ouvrières issues de la Première Internationale. La nationalisation de la vie politique a rendu nécessaire le passage à des structures nationales inscrites dans la continuité.

 

Le mouvement ouvrier a été précurseur dans cette évolution, comme le montre la création des premiers partis fondés en Allemagne (la ligue des communistes de Marx et Engels) et en France (celui de Jules Guesde entre autres). Ils reprennent le vocabulaire et l’organisation du fonctionnement de l’État de droit (exécutif, congrès etc). Cela favorise la logique d’émancipation des milieux populaires et l’entrée en lice d’un nouveau personnel politique alternatif ; cela permet d’ancrer la mobilisation populaire dans une temporalité longue. Et cela s’oppose aux conceptions sectaires qui prévalaient auparavant (Marx a écrit beaucoup durant les deux dernières décennies de sa vie contre le culte du chef, la croyance irrationnelle en l’autorité et pour l’intégration de préoccupations démocratiques dans les structures de la Ière internationale).

Rapidement, des critiques radicales des partis apparaissent, qui préfigurent celles qu’on leur fait encore aujourd’hui: la première est la « loi d’airain », selon laquelle toute structure produit immanquablement une oligarchie qui confisque l’organisation à son profit, exerce une pression sur ses membres et institue une forme de totalitarisme. Derrière cette critique il y a l’idée selon laquelle la démocratie est impossible ; en effet au début du XXème siècle, avant la première guerre mondiale, des courants sociologiques théorisent l’incompétence des masses et leur besoin d’un chef. C’est d’ailleurs cela qui constitue l’un des fondements du populisme.  La loi d’airain de l’oligarchie a été mise en avant depuis les débuts des partis et plus tard au cours du XXème siècle, en particulier par les philosophes Simone Weil et Michel Foucault et sous une forme un peu différente par Pierre Bourdieu.

On peut y répondre en rappelant l’atout qu’ont représenté les partis ouvriers pour le monde du travail, pour l’émancipation collective (grandes conquêtes sociales), la subversion majeure de la logique de pouvoir qui promeut un nouveau personnel politique issu de la classe ouvrière (le progrès personnel et collectif lié à la possibilité de rémunérer des « permanents ») et le sentiment de légitimité que cela lui procure.

En plus d’ancrer la mobilisation sur le temps long, le parti politique ouvrier a abrité la classe ouvrière du discours dominant.

Ce sont bien les travailleurs (ouvriers et paysans) qui ont besoin d’un parti car les autres leviers de pouvoir sont aux mains de la bourgeoisie. Pour mémoire rappelons que Lénine souhaitait que dans la Russie révolutionnée la cuisinière puisse participer au gouvernement, avec une grande confiance dans la capacité du peuple, formé et émancipé à prendre son destin en mains.

 

Rappeler les critiques et y répondre ne suffit pas : il faut ouvrir des pistes de réflexion pour espérer faire vivre et prospérer les partis politiques, notre parti le PCF.

Jean Quétier en développe en particulier trois :

  • Il y a certainement à revenir sur le fonctionnement du centralisme démocratique qui chez Lénine répond à la volonté de prendre en compte les avis de la base tout en assurant l’efficacité de l’action du parti. Dans un article de 1906 intitulé « Liberté de critique et unité d’action », il affirme : « le principe du centralisme démocratique et de l’autonomie des organisations locales signifie précisément la liberté de critique, entièrement et partout, tant qu’elle ne met pas obstacle à l’unité d’une action déterminée, et l’inadmissibilité de toute critique détruisant ou gênant l’unité d’une action décidée par le parti ». Le centralisme démocratique a débouché selon la lecture et l’interprétation qu’en a fait Staline sur un centralisme bureaucratique.
  • L’expression est de Gramsci, dirigeant du PCI, pour qui le centralisme démocratique pouvait au contraire se prêter à de nombreuses pratiques et qui surtout, mise sur l’intelligence collective. Pour lui, dès que l’on adhère, on contribue à construire l’hégémonie de sa classe, car l’activité militante a toujours une dimension intellectuelle et chaque membre est potentiellement un dirigeant.

L’assise populaire du parti politique en fait un instrument d’émancipation ; au contraire la croyance dans un spontanéisme populaire peut mener à un écueil sectaire ou populiste.

  • Plus près de nous chronologiquement le philosophe Lucien Sève a repris la réflexion à partir de Lénine dans son livre « Commencer par les fins. La nouvelle question communiste» en 1999. Il développe l’idée selon laquelle le parti est une organisation qui pourrait fonctionner de bas en haut, et qu’il faudrait s’assurer qu’il demeure toujours possible depuis le bas, de défaire et de refaire ce qui a été construit en haut. La verticalité n’est d’ailleurs pas forcément appropriée, on peut lui préférer concertation et coordination des pratiques. Et l’aboutissement de sa réflexion mène Lucien Sève à appeler au « dépérissement des directions » (directement inspiré du dépérissement de l’État) c'est-à-dire une réduction maximale de l’activité politique que les directions prennent en charge, un processus au terme duquel l‘essentiel de leur activité est assurée par les militants eux-mêmes, réduisant ainsi les logiques délégataires.

 

Un débat s’est ensuite engagé.

 D’abord un point de vue sur la Ve République dont on peut dire quelle s’appuie sur la recherche de l’homme providentiel et la méfiance à l’égard des partis (en particulier de son créateur qui se voulait « au-dessus des partis »). On a d’ailleurs aujourd’hui des projets, certes différents mais qui ont pour objet de s’écarter des partis politiques : la LFI et le macronisme. On peut aussi rappeler les tentatives d’un « populisme de gauche » pour faire sans parti et contre le marxisme, en opposant le « nous » de ceux d’en bas aux « eux », l’élite, sans référence à la structure de classe, mais avec un antagonisme qui peut changer les contours de l’ennemi selon les circonstances.

 

Ensuite avec des remarques historiques, rappelant le contexte de la fin du XIXe siècle et de la création des partis aussi bien en Allemagne qu’en France, où quatre révolutions en 80 ans et la nationalisation de la vie politique avaient conduit à la volonté de « faire du neuf ». Plus tard, une autre période, celle de la création de l’URSS et de la situation qui avait amené à exagérer la nécessité de la discipline de parti.

Une autre partie du débat concerne le rapport entre partis politiques et classes sociales : les premiers partis furent des partis représentant la classe ouvrière, mais il peut y avoir autonomisation des partis par rapport à ceux qu’ils sont censés représenter dans un souci d’ouverture. Et le parti communiste ne bute-t-il pas aujourd’hui sur la définition de la classe qu’il veut représenter : classe ouvrière ? Couches populaires ? Quels contours ?

Quel rôle pour le parti communiste aujourd’hui ? Alimenter et animer le débat d’idées ? Agir, lutter au quotidien ? Être la courroie de transmission du mouvement populaire dans un retournement historique spectaculaire ?

Les sentiments des participants affleurent rapidement derrière les interventions et c’est normal : entre sentiment d’impuissance et insatisfaction, mais aussi volonté et même bonheur de faire, de militer.

Laissons à Jean Quétier une conclusion forcément provisoire : le parti communiste doit être un lieu d’élaboration d’analyses politiques ancrées dans les rapports de production, c'est-à-dire l’expression de l’intelligence collective chère à Gramsci ; ce qui en fait plus qu’un simple relais des luttes ou de diffuseur d’idées.

 

Bibliographie : livres à disposition

Jean Quétier De l’utilité du parti politique PUF 2024

Jean Quétier Sur le parti révolutionnaire Les éditions sociales 2023

Jean Quétier, Florian Gulli Découvrir Marx Les éditions sociales 2020

Jean Quétier, Florian Gulli Découvrir Engels Les éditions sociales 2020

Jean Quétier, Florian Gulli Découvrir Gramsci Les éditions sociales 2020

Johan Faerber Militer, verbe sale de l’époque Edition Autrement collection » Haut et fort »

Michèle Riot Sarcey,Yves Vargas : Gilets jaunes, jacquerie ou révolution .Edition Le temps des cerises 2020

Vincent Tiberj la droitisation française, Mythe et réalité PUF 2024

Claire Thoury S’engager, comment les jeunes se mobilisent édition Les petits matins 2023

 

 

 

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