Capitalisme numérique: Facebook devient Meta

Point de vue par Charles C.

Le metaverse, une couche supplémentaire de déguisement pour le capital


Le 28 octobre 2021, Mark Zuckerberg, directeur général de Facebook, annonce le changement de nom de son entreprise en « Meta ». Officiellement, le but est de centrer davantage l’activité de son groupe sur d’autres domaines que son réseau social principal. Comme l’ont noté un grand nombre de médias, il s’agit avant tout de se défaire le plus possible des révélations de Frances Haugen, ancienne employée du groupe, sur la gestion des contenus haineux ou des conséquences psychologiques engendrées par Facebook. Toutefois, ce changement vient masquer davantage qu’un traitement douteux des publications en ligne, connu depuis longtemps.

Le nom « Meta » devrait nous mettre la puce à l’oreille. Nous savons qu’il renvoie au projet de Facebook révélé durant l’été 2021, visant à créer un méta-univers, un metaverse en anglais, sorte de double virtuel de notre monde, dans lequel il serait possible de faire des rencontres, des affaires, d’assister à des spectacles... En somme, tout ce qui est déjà possible à la fois dans le monde réel et sur internet, tel qu’il existe aujourd’hui. À part constituer un gadget supplémentaire permettant de produire l’illusion que l’on assiste réellement à un concert ou à une réunion, ce qui existe déjà, l’intérêt du metaverse apparaît bien faible. Revenons au terme « méta », préfixe qui, en grec, signifie « après », « à la suite de ». Un metaverse, ce serait une couche supplémentaire d’univers, superposée à celles qui existent déjà, principalement le monde réel et la strate déjà constituée qu’est internet. Cet univers virtuel ne peut être une copie conforme de notre monde, cela ne servirait à rien. Une telle réalisation reviendrait à la loufoquerie évoquée par Borges dans « De la rigueur de la science », décrivant un pays imaginaire où des géographes s’étaient mis en tête de réaliser une carte de leur empire à l’échelle 1. Une fois ce projet titanesque accompli, l’ouvrage fut abandonné car inutile. Le metaverse doit donc proposer soit un appauvrissement, soit un enrichissement de la réalité. En vérité, l’un ne va pas sans l’autre. Le metaverse ne peut être qu’un affaiblissement du monde déjà existant, car toute imitation s’accompagne nécessairement d’une dégradation. De même que le peintre ôte une dimension au monde lorsqu’il en dessine la copie sur une toile plate, de même, le programmeur doit négliger certains aspects de la réalité dans ce qu’il conçoit. Ainsi, la prétendue « réalité virtuelle », que l’on nous a déjà vendue comme une illusion bluffante, apparaît pourtant bien fade et manquant de profondeur une fois que l’on s’est risqué à vêtir le casque ridicule. Ce projet apporte cependant un enrichissement à la réalité, puisque c’est bel et bien une nouvelle couche que l’on ajoute. Alors, que gagne-t-on

Dans ce monde virtuel, les contacts entre les personnes seront plus rapides et plus aisés, nous vante M. Zuckerberg dans sa vidéo promotionnelle du 28 octobre 2021. Dans le domaine des affaires, il s’agirait de maximiser les échanges, « le metaverse supprimera la plupart des contraintes que l’on observe dans le commerce aujourd’hui » 1. La plupart, c’est-à-dire excepté celles qui s’appliquent aux travailleurs. En effet, cette strate supplémentaire appliquée à la réalité masquera davantage l’envers du décor, que l’utilisateur est censé voir le moins possible. Par ce projet s’opère une nouvelle étape d’abstraction de la force de travail. Pour l’acheteur d’un bien de consommation, la quantité de travail et de souffrance nécessaire pour produire une marchandise est invisible, masquée, en premier lieu par l’intermédiaire de la monnaie 2. Dans le metaverse, les échanges commerciaux se passent dans un espace davantage coupé des conditions réelles de production. Aussi, à en croire le fondateur de Facebook, un des intérêts majeurs du metaverse serait de pouvoir acheter un équipement pour le personnage qui nous représenterait dans le monde virtuel et de conserver ces vêtements fictifs d’un lieu à un autre, tandis que les mondes virtuels d’aujourd’hui sont cloisonnés : ce qui se passe dans un jeu vidéo n’a pas de conséquence dans un autre, ni sur notre utilisation du site de Pôle Emploi ou de l’Assurance Maladie. Grâce à Meta, il serait possible de conserver un déguisement virtuel à la fois dans un jeu vidéo et lors d’un entretien d’embauche virtuel ou lors d’un concert retransmis en ligne 3. On peut se demander, à ce stade, si M. Zuckerberg est sérieux. Pourtant, comme le remarque Michel Clouscard dans "Néo-fascisme et idéologie du désir", l’usage futile et libidinal d’un bien de consommation est toujours en proportion de l’exploitation de la force de travail 4. Ainsi, la progression de cet asservissement appelle de nouveaux produits plus inutiles les uns que les autres, ce qui a permis la massification des gadgets entre la fin du XIXe siècle et les années 1980. Facebook s’étant servi au maximum des possibilités offertes par les réseaux sociaux traditionnels, il lui faut donc poursuivre ce processus en créant de nouveaux désirs ex nihilo. Avec ces costumes virtuels, visiblement si importants pour Meta, l’écart entre la futilité de l’usage et le degré d’exploitation des travailleurs n’aura jamais été aussi grand. Dès lors, vêtus d’habits numériques, notre vue restreinte par les œillères du casque virtuel, il nous sera bien difficile de penser aux conditions de production, que nous avons déjà tendance à oublier avec la production de masse. Il ne sera pas aisé, dans le monde du metaverse, de garder en tête que les processeurs qui équipent ces appareils sont composés de terres rares achetées à des seigneurs de guerre au Congo ou au Rwanda 5, que les sous-traitants des firmes américaines, dont l’omniprésent groupe taïwanais Foxconn, vont jusqu’à torturer les travailleurs indisciplinés 6, que cet équipement à l’obsolescence programmée finira sa course bien loin de notre pays, sur des tas de déchets électroniques extrêmement polluants. 

Ainsi, le metaverse apparaît comme une couche supplémentaire rendant l’extorsion de la plus-value toujours plus abstraite, anesthésiant encore davantage la conscience politique des citoyens. Cette technique se développe, alors même que le temps passé par les enfants avec leur téléphone portable, devant l’ordinateur ou la télévision, augmente chaque année, et contribuerait à aggraver leurs difficultés d’apprentissage déjà bien présentes ainsi que leur isolement croissant. Un tel projet est donc dangereux. En tant que tel, il doit faire l’objet d’un rejet actif avant qu’il soit massivement imposé par les groupes qui le développent, puis par les pouvoirs publics qui nous expliqueront bientôt qu’il sera impossible de gérer nos démarches de santé ou administratives sans passer par ce biais.



 

1 META, The Metaverse and How We'll Build It Together -- Connect 2021, 28 octobre 2021, https://www.youtube.com/watch?v=Uvufun6xer8, 39:35 – 39:47.
2 MARX, Karl, Le Capital [1867], Livre I, Paris, Flammarion, 1985, p. 127.

3 META, The Metaverse and How We'll Build It Together -- Connect 2021, 28 octobre 2021, https://www.youtube.com/watch?v=Uvufun6xer8, 7:10 – 7:15.
4 CLOUSCARD, Michel, Néo-fascisme et idéologie du désir [1973], Paris, Delga, 2008, p. 55.
5 DEVEAUX, Jacques, « L'Union européenne impose le traçage des métaux rares pour lutter contre le trafic des "minerais du conflit" », France Info, 15 janvier 2021, https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/rwanda/l-union-europeenne-impose-le-tracage-des-metaux-rares-pour-lutter-contre-le-trafic-des-minerais-du-conflit_4259099.html
6 Foxconn réalise la production de composants électroniques pour les principaux groupes mondiaux du secteur (Apple, Microsoft, Google, HP, Dell...). L’entreprise, historiquement implantée en Chine, étend désormais ses activités à d’autres pays pour éviter l’intensification des contrôles menés par les autorités. Les scandales se déroulent alors dans d’autres parties du monde. Ainsi, à peine ouverte, la nouvelle usine de Foxconn à Sriperumbudur, en Inde, est déjà connue pour ses dortoirs surpeuplés ou ses ouvriers intoxiqués. Voir VIJAYAKUMAR, Sanjay, « Less than 100 workers of Foxconn return to one of the dormitories, operations to resume in phased manner », The Hindu, 10 janvier 2022, https://www.thehindu.com/business/Industry/foxconn- india-iphone-plant-reopens/article38213341.ece et VIENNOT, Marie, « Apple veut servir l'humanité (mais pas toute l'humanité) », France Culture, 14 septembre
2019, https://www.franceculture.fr/emissions/la-bulle-economique/apple-veut-servir-lhumanite-mais-pas-toute-lhumanite